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Livres

  • Interview de Thomas Römer, auteur de 'L'invention de Dieu"

    Thomas Römer: «vous ne pouvez pas comprendre le monde actuel, si vous n’avez aucune idée du texte biblique» (Article de Protestinfo)

    Thomas Römer, ©Collège de France

    En ce début d’année, Thomas Römer, professeur d’«Ancien Testament» à L’Université de Lausanne et de «milieux bibliques» au Collège de France, a publié «L’invention de Dieu» (Editions du Seuil), quelques semaines seulement après la parution de «La Bible quelles histoires!» (Labor et Fides), un livre d’entretiens avec la journaliste Estelle Villeneuve.

    Dans «L’invention de Dieu», Thomas Römer mène l’enquête sur l’apparition de Yahvé, ses origines géographiques, et sa fixation progressive en dieu d’Israël puis en dieu unique. Pour ce faire, il présente un état de la recherche en sciences bibliques, d’un point de vue archéologique notamment. Protestinfo l’a rencontré. 

    Propos recueillis par Joël Burri 

    Ces multiples publications témoignent de l’importance que vous accordez à partager l’état de la recherche en Ancien Testament. Mais à quel public vous adressez-vous?

    L’idée, surtout pour l’«invention de Dieu», c’est que cela sorte un peu des réseaux Eglises-paroisses-groupes bibliques. Les éditions du Seuil ne s’adressent pas tellement à ce public-là. Cela s’adresse à des gens qui ont quand même quelques idées à la fois sur l’histoire, sur la culture et la civilisation. Un public cultivé: des gens qui s’intéressent aux origines du christianisme, du judaïsme et aussi de l’islam d’une certaine manière. 

    «La Bible quelle histoire» s’adresse peut-être davantage au public traditionnel qui manifeste un intérêt aux origines de la Bible, mais d’après les échos que j’ai eus, ce livre est aussi lu et commenté par des gens qui ne sont pas forcement le public traditionnel des conférences sur la Bible. 

    Mais qui s’intéresse à la Bible? D’un côté, il y a des gens qui en ont une lecture croyante et que votre livre risque de heurter, et de l’autre des gens qui finalement n’ont pas forcément un grand intérêt pour la Bible. 

    Je pense que, surtout en France, l’intérêt pour la Bible relève un peu du retour du refoulé, dans la mesure où l’idéologie de l’Etat laïc a fait que l’on ne parle pas de religion. C’est toujours compliqué d’enseigner la Bible à l’école. Et en même temps, l’intérêt est là, cela se voit par exemple au travers des cours sur la Bible au Collège de France. 

    Par contre, il est évident que des milieux un peu fondamentalistes ou littéralistes ont du mal avec l’approche que je présente dans mon livre, mais là je pense que c’est ma responsabilité d’intellectuel de dire les choses telles que je les vois –pour ne pas dire telles qu’elles sont, parce que personne ne peut affirmer ça– mais au moins d’avoir une approche historique, critique et distanciée. Je pense, en effet, que c’est la seule manière de s’opposer aux obscurantismes qui menacent les trois religions dites monothéistes. 

    Quelle place laissez-vous à la foi, après avoir mené l’enquête de «l’invention de Dieu»? 

    Ce n’est pas à moi de répondre à cela. On me dit parfois «vous allez détruire la foi des gens». Ce n’est d’abord pas du tout mon but, après, c’est une question que chacun doit se poser pour lui-même: est-ce que, pour lui, les textes bibliques ou même coraniques sont seulement des textes historiques qui ont vu le jour à un moment précis et qui ont influencé –qu’on le veuille ou non– l’histoire et la civilisation occidentale. Ou alors, est-ce que ces textes, et leur influence dans les synagogues, églises et mosquées ont quand même quelque chose à dire qui dépasse le seul contexte historique? Ce n’est pas à moi de donner la réponse, c’est une question personnelle, comme la foi. 

    Par ailleurs, je pense que la foi, cela ne s’apprend pas, cela ne s’inculque pas et je suis très opposé à toute sorte de zèle missionnaire; on peut, en effet expliquer ce que cela veut dire aujourd’hui d’être chrétien, juif ou musulman, mais après, répondre à la question ce qu’il reste de la foi, c’est à chacun de trouver sa réponse. 

    Votre livre donne l’impression qu’il y a beaucoup d’humains dans la Bible, faut-il continuer à la lire?

    Que ce soit sur le plan de l’histoire, de l’art, de la sociologie, vous ne pouvez pas comprendre le monde actuel, si vous n’avez aucune idée du texte biblique. Vous ne pouvez pas comprendre l’islam, ni bien sûr les autres religions. La Bible c’est quand même un des fondements de notre culture. On l’aime ou on ne l’aime pas, c’est une autre question, mais il faut la connaître pour comprendre l’histoire, les institutions, ou les lois en Europe ou même au proche orient ancien. Tout cela est tellement lié à la réception –pas forcément au texte, mais à la réception– du texte biblique, que si l’on veut passer à côté de la Bible, on se prive d’un outil pour comprendre la situation actuelle. 

    Il suffit de voir les difficultés que l’on a en France à gérer tout ce qui relève des conflits religieux, parce qu’on a toujours voulu, depuis deux siècles, y écarter la Bible. Je crois que c’est une erreur et que les évolutions récentes le montrent. Donc que l’on soit croyant ou non, la Bible fait tellement partie, de notre histoire, et même de notre subconscient qu’il faut s’en occuper. 

    On ne peut pas dire que la Bible ou la religion est une affaire purement privée. Vu l’importance qu’ont ces textes encore aujourd’hui, on voit bien que cela n’est pas le cas. Par exemple, on évoque la Bible dans plusieurs pays, et plutôt à tort, pour toutes sortes de raisons. Aux Etats-Unis on doit apprendre le créationnisme dans les écoles primaires parce qu’il y a des gens qui ont une certaine lecture de la Bible. Et si en Ouganda on dit maintenant que l’homosexualité est une déviation qui doit être punie de mort, et bien, c’est de nouveau un texte biblique, le Lévitique, qui en est la source.

    Il y a quand même un peu de provocation dans un titre comme «L’invention de Dieu», non?

    Un peu, mais il faut le lire à deux niveaux. En effet, quand on fait un peu d’histoire des religions on peut se dire que l’homme s’invente son dieu à son image. Mais en français, inventer quelque chose c’est aussi découvrir quelque chose. De toute façon, je pense qu’il ne faut pas imaginer qu’un groupe de nomades s’assoit un soir en cercle et se dit: «voilà nous allons inventer notre dieu», ce n’est pas comme ça que les choses se passent, c’est plutôt un groupe, qui pour toutes sortes de raisons se met à vénérer une ou des divinités, et souvent les raisons premières restent un peu obscures. Mais il est clair que même si dans la construction d’un discours ou de pratiques sur une divinité, il y a beaucoup d’humain, on ne peut jamais tout expliquer. Il y a toujours quelque chose qui échappe au chercheur. 

    Mais ont peut aussi avoir une lecture plus théologique et se dire, comme le dit la Bible d’ailleurs, que ces discours sur Dieu sont des discours humains et que ces discours essayent de cerner quelque chose qui échappent à un contrôle totalement rationnel ou scientifique. 

    Dans l’«invention de Dieu», vous présentez un panorama assez complet de l’état de la recherche sur les origines des monothéismes. Est-ce que dans deux ans votre ouvrage sera périmé en raison de nouvelles découvertes?

    Deux ans non, mais peut-être dans 20 ans. C’est quand même un peu le propre de la recherche, contrairement à ce que voudrait un certain post-modernisme, il y a quand même des progrès dans la recherche. On découvre de nouvelles inscriptions, de nouveaux sites archéologiques, qui parfois imposent de repenser les anciennes théories. Les théories qui ont été élaborées il y a une centaine d’années l’ont été sur la base de la connaissance de Qumrân, de textes d’Ougarit, d’inscriptions qui parlent de Yahvé et Ashera pourraient voler en éclat si l’on découvrait un document que l’on daté du IXe siècle avant l’ère chrétienne et qui présenterait déjà tout le Pentateuque. Cela nous obligerait à repenser toutes les hypothèses, mais cela ne serait pas dramatique. Quand on regarde l’histoire des sciences bibliques, peut-être encore plus en Ancien qu’en Nouveau Testament, les théories sont reformulées ou du moins réorganisées, pour ainsi dire une fois par génération. Ce n’est pas dramatique. 

    Certaines personnes accusent les chercheurs de toujours tout changer et se plaignent de ne plus savoir ce qu’il faut croire. Mais de toute façon dans la recherche, il ne faut rien croire, il faut émettre des hypothèses qui expliquent le mieux possible un certain nombre d’éléments, après quand de nouveaux éléments interviennent, il faut changer. C’est une démarche scientifique, les physiciens font pareil. Les cours de physique aujourd’hui au gymnase ne sont pas les mêmes que ceux d’il y a 20 ans, car ils font régulièrement de nouvelles découvertes. Ce n’est pas quelque chose qui serait spécifique aux sciences bibliques où l’on serait beaucoup plus penché vers le spéculatif et le changement, c’est quelque chose qui affecte toutes les sciences. 

    Vous avez un certain attrait pour cela. Au début de «La Bible quelles histoires», on peut lire vos premiers pas en théologie et déjà un certain goût pour cette démarche critique.

    C’est vrai que je me suis passionné pour l’Ancien Testament car j’ai commencé à un moment où tout était remis en question. Il y avait là un chantier qui était prometteur, alors qu’en Nouveau Testament on nous présentait les choses comme des certitudes. Et c’est vrai que cela a beaucoup moins bougé en Nouveau Testament pour des raisons qui m’échappent. Il faudrait peut-être aussi un peu de vent nouveau, mais si l’hypothèse est tellement bonne, il faut la garder.

    Justement, sur quoi travaillez-vous en ce moment?

    Actuellement, je m’intéresse plus particulièrement à l’histoire de l’Exode, je prépare un cours sur ce sujet. Et un éditeur américain m’a demandé de faire un commentaire sur l’Exode. Cela me permettra d’influencer aussi un peu ce marché, car aujourd’hui, et je le dis dans «La Bible quelles histoires», la science biblique nord-américaine est moins ouverte au changement que la recherche européenne.

    Cet attachement aux anciennes hypothèses s’explique probablement par le fait qu’elles sont plus faciles à enseigner. Aux Etats-Unis la Bible est enseignée partout, presque le moindre petit «collège» propose un enseignement en sciences bibliques, et les enseignants ne sont pas toujours des spécialistes. Pour eux, il est plus facile de dire que l’Ancien Testament a eu quatre sources: Yahviste, Eloiste, D et P; que de présenter un système où personne n’est vraiment sûr de rien.

    J’espère, par le biais de ce commentaire, pouvoir leur montrer que les changements de paradigmes peut aussi être intéressant et donner de nouveaux éclairages au texte.

    Thomas Römer sera l'invité d'«A vue d'esprit», du 25 au 29 août 2014 de 16h30 à 17h sur Espace 2 à la Radio

     

  • Jésus de Hans Küng - Editions du Seuil - Avril 2014

    31mwd8+3DVL._.jpgPour inaugurer notre rubrique "Livres", voici un article à propos du "Jésus" de Hans Küng

    Un autre Jésus

    Nul d'entre nous, protestants – qui plus est luthériens ! - ne peut, ne doit, ignorer le grand théologien suisse allemand Hans KÜNG qui avait publié il y a quelques années un ouvrage très connu : « Etre chrétien », qui avait défrayé la chronique et fut contesté par le Vatican. Küng et le cardinal Ratzinger furent amis et experts au concile Vatican II. Par la suite, ils s'opposèrent plus que très vivement. Hans KÜNG remettait particulièrement en question – et continue de le faire – des dogmes de l'Eglise, ce qui provoqua sa mise au ban de cette dernière! Ce court article n'a d'autre objectif que de nous aider à découvrir un Jésus à travers un grand théologien connu, dans une perspective historique claire et limpide, éloignée de tout dogmatisme, un Jésus homme, humain, si proche de nous. Nous citons ici les traits les plus saillants de l'ouvrage de KÜNG.

    Combattre

    Hans KÜNG vient de publier un autre ouvrage intitulé « JESUS » aux Editions du Seuil, qui reprend très largement le précédent. Au Jésus dogmatisé du cardinal Ratzinger, futur Benoit XVI, il oppose une version moins divinisée et plus humaine de Jésus. Il s'agit d'un ouvrage historique qui nous dépeint en fait, en Jésus, un rebelle contestant l'ordre établi. Pour KÜNG : « on ne peut ramener Jésus à un personnage mou, doux, sans résistance, et humblement patient » (...) souvent, le ton de Jésus est d'une extrême sévérité (...) toutes les fois que Jésus s'en est pris à la résistance que l'ordre régnant opposait à la volonté de Dieu, il a témoigné d'une volonté inflexible »

    Aimer

    Pour Jésus, aimer c'est d'abord « agir avec force et courage (...) l'amour ne signifie pas seulement l'amour des hommes, mais essentiellement l'amour du prochain (...) l'amour très concret de ceux qui nous sont proches, des plus proches. Il ne s'agit pas de renoncer à la conscience de soi, ni d'éteindre son moi en s'effaçant pieusement ou en pratiquant une ascèse au sens « bouddhiste » u chrétien, il s'agit d'orienter son moi vers autrui, ouvert, disponible à autrui, prêt à l'aider sans réserve. Vivre, non pour soi-même, mais pour autrui. Là se fonde, du point de vue de l'homme qui aime, l'unité indissociable d'un amour de Dieu sans partage et d'un amour du prochain sans limites. » (...) « Pour nous, égoïstes par nature, cela implique une conversion radicale : traiter autrui comme nous souhaitons l'être par lui ».

     Pauvres et riches

    Jésus n'a voulu faire aucune distinction entre les classes sociales auxquelles il s'adressait et quelles qu'elles soient : « par ses exigences radicales, Jésus force les barrières des classes sociales et atteint chacun dans son point sensible : le riche dans son avidité, le pauvre dans sa jalousie », « Il n'a pas voulu s'adresser uniquement à une catégorie ou à une classe déterminée; il s'est encore moins réservé à ces groupes qui formaient l'aristocratie religieuse ». « Il avait pitié du peuple, mais pas uniquement pour des raisons économiques (...) Jésus n'a prêché ni la société de consommation ni un communisme de soue populaire. Non pas : « d'abord la bouffe, puis la morale » comme le dit Berthold Brecht; mais « d'abord le royaume de Dieu, puis tout le reste ».

     Jésus et la société

    Les Evangiles, à de nombreuses reprises, sont peuplés d'individus «peu recommandables», des « marginaux » en quelque sorte, en termes d'aujourd'hui. Jésus n'avait aucun penchant ni attraits pour les modes de vie à la mode. Bannis, hérétiques, déclassés, marginalisés, minorités et tous ceux qui étaient rejetés par la société : ni les uns, ni les autres n'ont fait l'objet de discrimination de sa part; il s'est mêlé à eux; tout simplement les acceptant tels qu'ils étaient. Pour autant, Jésus jamais ne s'est compromis avec des individus ou milieux suspects, encore moins adhéré à leurs pratiques. « Il ne s'est pas abaissé à leur niveau : au contraire, il les a élevés au sien ».

     Didier LE MASSON

    Prédicateur de la paroisse luthérienne de l’Ascension, Eglise Protestante Unie de France 

    (Article extrait de « L'écho de l'ascension », mars 2014, journal de la paroisse luthérienne de l'Ascension Paris 17°, Eglise protestante Unie de France)

     Jésus

    Par Hans Küng

    Traduction d’Eric Haeussler

     

    Editions du Seuil Avril 2014